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Le Devoir est en deuil. Bernard Descôteaux, qui a dirigé le quotidien de 1999 à 2016, est décédé samedi 13 janvier des suites d’un cancer généralisé, à l’âge de 77 ans. Lors de son passage à la tête du journal, il aura dû affronter un contexte marqué par le déclin du papier et l’exode des revenus publicitaires. Durant ces périodes de turbulence, la salle de rédaction pouvait au moins toujours compter sur son dévouement. La survie du Devoir tient pour beaucoup à ses qualités de rassembleur et à son flair. C’est à lui, entre autres, que l’on doit le début du virage numérique.
« Comme directeur du Devoir, il a toujours su maintenir un équilibre. Il savait qu’il était gardien de l’héritage du Devoir, ce journal emblématique pour le Québec. Mais en même temps, il a aussi su faire évoluer le journal pour qu’il s’adapte à son époque », résume l’ancienne présidente de la SODEC Monique Simard, qui connaissait bien Bernard Descôteaux.
Leur rencontre remonte au temps où Monique Simard occupait les plus hautes fonctions au sein de la CSN. À l’époque, Bernard Descôteaux était le président du syndicat des employés de la rédaction, qui est lié à cette centrale syndicale.
Embauché par Claude Ryan comme journaliste en 1974, Bernard Descôteaux aura finalement occupé à peu près toutes les fonctions au sein du Devoir. Il aura couvert les affaires municipales, avant de devenir correspondant parlementaire à Québec ainsi qu’à Ottawa.
En 1990, la nouvelle directrice, Lise Bissonnette, le nomme rédacteur en chef. L’ampleur de la tâche est immense. Le quotidien fondé 80 ans plus tôt par Henri Bourrassa est alors au bord du gouffre. « Le journal connaissait des difficultés majeures, en matière financière certes, mais aussi éditoriale et rédactionnelle. Nous aurons été, à sa tête, la toute première équipe de journalistes de métier. [Bernard] avait immédiatement consenti à prendre ce risque et s’y était lancé sans condition, malgré la méfiance générale qui s’exprimait en divers milieux, où se murmurait un scénario de fermeture du journal », a rappelé Lise Bissonnette, en rendant hommage par écrit à son ancien numéro deux.
L’arrivée de Lise Bissonnette, première femme à diriger un quotidien au pays, bouscule la salle de rédaction. Son plan de redressement est mal accueilli par certains. Des concessions importantes sont demandées aux employés. En août 1993, un bras de fer entre la direction et les journalistes entraîne la suspension de l’impression du journal durant deux jours. L’avenir du Devoir est carrément en péril. D’un tempérament calme et rassembleur, Bernard Descôteaux aura joué un rôle de premier plan pour que le quotidien sorte de l’impasse.
« Il a été extraordinaire durant cette période. D’un côté, il était solidaire de la direction de Mme Bissonnette, qui avait énormément de pression pour réduire les coûts de la part des gens qui finançaient Le Devoir. Mais, de l’autre, il comprenait aussi la salle de rédaction. Il faisait vraiment le pont entre les deux. Donc, en dépit de la situation très difficile, son attitude a contribué à ne pas alimenter les antagonismes », explique Josée Boileau, alors présidente du syndicat de la rédaction.
Quand Lise Bissonnette laisse la direction du Devoir en 1998 pour diriger la Grande Bibliothèque, Bernard Descôteaux est le successeur tout indiqué. Il devient officiellement le huitième directeur de l’histoire du Devoir l’année suivante, héritant d’un journal dans une situation financière plus enviable qu’au début de la décennie, mais toujours précaire.
La ligne éditoriale reste essentiellement la même : nationaliste et sociale-démocrate. Mais son style de gestion diffère de celui de sa prédécesseure, qui se faisait un point d’honneur de prendre beaucoup de place dans les médias pour incarner Le Devoir au moment, justement, où il avait besoin d’une identité forte.
« Bernard, c’était quelqu’un de très discret. Il ne cherchait pas la lumière. Il n’hésitait pas à déléguer aux gens autour de lui. Il faisait confiance, et ça, c’était très apprécié. Il n’avait pas besoin de tirer la couverte de son bord pour imposer son autorité. Il en avait naturellement. Il dégageait une forme de sagesse dans la salle de rédaction », se souvient Josée Boileau, qui sera sa rédactrice en chef de 2009 jusqu’à son départ à la retraite en 2016.
Elle avait succédé dans ces fonctions à un grand complice de Bernard Descôteaux, Jean-Robert Sansfaçon, décédé en décembre 2022. « Quand j’étais rédactrice en chef, Jean-Robert était demeuré éditorialiste. Lui et moi, nous étions souvent en désaccord au moment où il fallait que le journal prenne position. J’étais beaucoup plus à gauche que lui, qui avait un bagage plus économique. Bernard était celui qui trouvait un terrain d’entente. Il savait écouter les points de vue de tout le monde et trancher. Bernard était avant tout un pragmatique. Oui, c’était un nationaliste. Mais c’était un nationaliste tranquille », relate Josée Boileau, qui était l’une des seules au Devoir à le tutoyer.
Visionnaire
« Monsieur Descôteaux », comme on l’appelait avec déférence dans la salle, aura été à la tête du Devoir durant 17 ans. Dans l’histoire du journal, il est l’un des directeurs restés le plus longtemps en poste.
Ces 17 années n’auront pas été un long fleuve tranquille. En 2015, Le Devoir étant de nouveau dans le rouge, il met en place un plan de départs volontaires. Durant toute la période où il a été directeur, Bernard Descôteaux aura eu à affronter le déclin du papier, devenant l’une des premières voix à plaider pour une aide gouvernementale pour les médias.
Comme directeur, il fait en sorte que Le Devoir demeure dans le coup et prenne le virage numérique, mais pas à n’importe quelle condition. En 2002, à l’ère où la gratuité est en vogue en ces débuts d’Internet, Le Devoir fait bande à part en imposant un mur payant sur son site Web. Un pari audacieux, qui se sera avéré judicieux, puisqu’aujourd’hui, la plupart des grands quotidiens dans le monde réservent une partie au moins de leurs contenus à leurs abonnés.
« La Presse avait décidé de devenir complètement gratuite. Garder Le Devoir payant, ça allait à l’encontre de la tendance générale. Mais ça a été une décision très sage de Bernard, quand on sait comment les abonnés sont essentiels dans le financement du journal », souligne Florian Sauvageau, le fondateur du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.
M. Sauvageau avait demandé à Bernard Descôteaux de prendre la direction du Centre d’études sur les médias au moment où il a pris sa retraite du Devoir, en 2016. Il a été en contact avec lui jusqu’à tout récemment. Florian Sauvageau se souviendra de lui comme d’un homme discret, mais intelligent. « Une force tranquille », dit-il.
Rigueur intellectuelle
Même son de cloche pour l’actuelle rédactrice en chef du Devoir, Marie-Andrée Chouinard, qui se rappelle avoir été embauchée comme journaliste en 1996 par Bernard Descôteaux. « Bernard était une force tranquille, un homme d’une grande sagesse et d’une droiture exceptionnelle. À ses côtés, j’ai appris le métier de journaliste et d’éditorialiste, et il n’était pas rare que je débarque dans son bureau avec une angoisse d’écriture à apaiser. Il était toujours de bon conseil, avec sa mémoire incroyable et sa riche expérience. Il demeurera un guide précieux à travers tous les enseignements qu’il a laissés derrière lui », a-t-elle déclaré.
L’actuel directeur du Devoir, Brian Myles, qui a succédé à Bernard Descôteaux en 2016, a lui aussi souligné la grande droiture de l’homme qui vient de nous quitter. « Il aura consacré toute sa carrière à la recherche du bien commun et à l’avancement de la société québécoise et de ses institutions. Le Devoir, c’était la famille élargie de Bernard. Nous ne l’avons jamais oublié, même après sa retraite, hélas trop courte, en 2016. Nous gardons le souvenir d’un homme bienveillant, droit, honnête et drôle à ses heures. Adieu, camarade ! » a-t-il écrit.
Le président du conseil d’administration du Devoir, André Ryan, a fait son entrée au CA en 2012, quand Bernard Descôteaux était directeur du quotidien. « Il occupait un poste prestigieux, dit M. Ryan, mais on n’avait jamais le sentiment qu’il cherchait à imposer son point de vue. » Il se souvient de quelqu’un qui a participé au développement d’une institution « qui fait partie de notre démocratie et de notre identité québécoise. Et ça, je pense qu’il en avait toujours conscience et même, parfois, peut-être en avait-il le fardeau ».
Des hommages de toutes parts
L’ancienne première ministre du Québec, Pauline Marois, a côtoyé M. Descôteaux dans un cadre professionnel. « Pour moi, Bernard Descôteaux, c’était la nuance, c’était la modération », a-t-elle confié au Devoir, dimanche, qualifiant le disparu de « gentleman ». Elle souligne également « l’intégrité, l’honnêteté » d’un homme dont elle vante la qualité de la plume. « Il croyait beaucoup au Québec, à notre avenir collectif. »
Le premier ministre François Legault a offert ses condoléances « à tous les proches de Bernard, un homme brillant et gentil », sur le réseau X, samedi. Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a quant à lui fait part de son admiration pour M. Descôteaux, qu’il considère comme « un mentor [et] une inspiration ».
« C’est une figure importante du journalisme qui s’est éteinte », a affirmé le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Éric-Pierre Champagne.
Bernard Descôteaux laisse dans le deuil sa femme, Marie Lavigne, qui a notamment présidé la Société de la Place des Arts de Montréal et le Conseil du statut de la femme, ainsi que leurs deux enfants, Alexe et Aubert.
Source: Le Devoir article de Étienne Paré.
Hommage à Bernard Descôteaux
Bernard Descôteaux, décédé le 13 janvier, fut une figure marquante pour le directeur du Devoir, Brian Myles, et la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard. Exceptionnellement, ils signent à deux cet hommage qu’ils auraient voulu repousser à l’infini.
Il se dégage rapidement un consensus mou, un genre dont Bernard Descôteaux était si friand, au moment de souligner sa contribution au débat public et à l’avancement du Devoir, sa maison, sa deuxième famille pour la vie. Décédé d’un cancer généralisé à 77 ans, il est dépeint comme un homme affable, courtois, d’un flegme légendaire. Une force tranquille dans un média qui a la réputation d’être dominé par la peur des lendemains qui déchantent tellement son histoire fut marquée par la nécessité.
En ce sens, ce fut l’une des plus grandes réalisations de Bernard Descôteaux, directeur du quotidien de 1999 à 2016. Il aura projeté une image de calme et de patience dans une décennie marquée par l’avènement du « Web 2.0 » et l’inexorable érosion du modèle d’affaires traditionnel des médias de masse. Vous n’en trouverez pas pour dire qu’il avait un côté sombre, ou des défauts cachés. Bernard fut un homme intègre, sans malice, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des aptitudes de fin stratège et de rusé renard. Ces talents se révélaient derrière des portes closes, dans les confidences en tête-à-tête.
Les grands discours ? Très peu pour lui. Comme rédacteur en chef, de 1990 à 1999, ou comme directeur, lorsqu’il succéda à Lise Bissonnette, il se fit le champion de l’accompagnement individualisé. C’est petit à petit, sans faire de bruit qu’il avança, tant bien que mal, un plan de relance du Devoir auprès d’investisseurs difficiles à convaincre.
Lors de son départ à la retraite, il avait laissé « une maison en ordre ». Le Devoir n’était pas tiré d’affaire pour autant, et des efforts de recapitalisation et d’accélération de la transformation numérique s’imposaient. Si Bernard n’avait pas préparé le terrain, avec l’appui du président du conseil d’administration de l’époque, le défunt Jean Lamarre, Le Devoir n’aurait pas les succès qu’on lui connaît aujourd’hui.
Bougie d’allumage des fêtes du centenaire, en 2010, avec l’appui de Michel Petit et des Amis du Devoir, Bernard aura permis de relancer une profonde relation d’admiration et de confiance entre les artisans du Devoir et la société québécoise. Mais de toutes les décisions stratégiques qu’il aura prises, la plus importante fut de résister au chant des sirènes de la gratuité.
Dès 1997, lors du lancement de notre site Internet (une idée originale du regretté Benoît Munger), il fut partie prenante de la décision de jeter les bases d’un modèle d’affaires basé sur l’abonnement numérique, avec l’appui du défunt Jean-Robert Sansfaçon, son comparse, et de Lise Bissonnette. Alors que tous les grands médias dans le monde se tournent aujourd’hui vers la contribution des utilisateurs (par l’abonnement numérique ou le don), cette décision fait de lui un précurseur, un qualificatif qu’il rejetterait d’emblée s’il pouvait répliquer.
Avec sa façade discrète et son calme légendaire, Bernard était très accessible. Pour de nombreux acteurs du monde journalistique, il fut un bon patron, un facilitateur ou un maître à penser. Quel solide mentor dont la première qualité était l’écoute, avant la distribution de ses judicieux conseils. On ne lui connaît pas vraiment de saute d’humeur — publique ! — et, s’il se retrouva souvent par son rôle contraint à effectuer des arbitrages, il s’avéra un brillant maître de l’art de ménager la chèvre et le chou.
Tous les midis, il participait aux réunions de production du Devoir. Homme de peu de mots, mais de mots percutants et justes, il égrenait parfois ses questions, qui faisaient changer le cours des choses. Tous les jours, il passait faire son tour dans la salle de rédaction avant le retour à la maison, pour jeter un oeil sur la « une ». Il y avait là la bienveillance d’un père professionnel s’intéressant au travail de ses artisans, mais aussi l’intérêt du premier journaliste du Devoir pour ce que son média avait à offrir aux lecteurs.
L’écriture des éditoriaux, un des nombreux rôles qui incombent aux directeurs du Devoir, n’était pas son sport favori. Il fallait voir son complice et ami Jean-Robert Sansfaçon, qui fut son rédacteur en chef, secouer les puces de Bernard en lui lançant, au terme d’une rencontre éditoriale quotidienne : « Allez, Bernard, c’est à ton tour ! Tu n’as pas écrit cette semaine ! » Sourire en coin — une de ses marques de commerce —, le directeur se prêtait de bonne grâce à cette tâche essentielle, et il fut l’auteur de nombreux textes percutants témoignant de l’importance qu’il accordait à l’avenir du Québec et de ses institutions.
Bernard restera à jamais indissociable de la riche histoire du Devoir, sa deuxième famille après sa douce Marie et leurs enfants. À peine 24 heures avant de quitter ce monde sur lequel il laisse indubitablement sa marque, il écrivait à son entourage, s’excusant presque d’être arrivé à la fin de sa vie, qu’il a eue « bonne et belle » : « C’est dur de croire que le bout de la route approche. J’en aurais bien fait un autre grand bout avec vous, mais il faut faire ce que doit. »
Source: Le Devoir Marie-Andrée Chouinard et Brian Myles.